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PHILOSOPHIE

 

 La société est enceinte et nous travaillons à l'accoucher. Nous savons que quand l'espoir est ruiné, nous sombrons dans la servitude et la dépendance ; quand la " force de l'âme " s'affaiblit, nous nous installons dans le conformisme et la violence. Vingt-cinq années d'action installation des squats artistiques, à arter ensemble ; vingt-cinq années que des artistes se rencontrent, se confrontent, et apprennent à vivre et travailler ensemble ;vingt-cinq ans d'expérimentation, de création, de résistance ; vingt-cinq ans enquête d'une alternative sociale, politique et artistique...

Nous travaillons à l'art, et avec l'art nous travaillons à la culture,pour la renouveler, la démocratiser, l'élargir, la rendre plus participative. Nous faisons partie de cette culture underground, de ces rhizomes qui croissent et se développent dans l'humus social, générant fleurs et tiges pour faire de la culture un éden au cœur de nos cités. Nous nous opposons à toute idolâtrie du futur, de l'histoire et de la postérité. Nous ne faisons culte ni du passé ni de la mémoire. Nous ne voulons pas nous engager dans des aventures pseudo radicales, ni nous affaler dans un conformisme sans conviction. Notre espoir vise le salut humain, la révolution sociale fondée sur des valeurs spirituelles et humanistes, là où la praxis de l'art et de la liberté créative, a un rôle très important à jouer.   Nous désirons fonder un contrat social basé sur la connaissance, le respect, la responsabilité et l'amour entre être humains, un contrat basé sur la justice et la réciprocité. Nous voulons redonner du sens à ces mots, et aux actes qui en découlent. Nous pensons que les milliers de mètres carrés vides, ces multiples friches, qui ne cessent d'apparaître et disparaître sans cesse au sein de nos villes, banlieues et campagnes, sont une grâce, un signe que nous offre la réalité. Dans un premier temps, nous avons demandé de rentrer dans ces lieux ;les gardiens, comme à Mr K de Kafka, nous ont répondu que pour le moment ils ne pouvaient nous l'autoriser. Mais à la différence de Mr K, nous n'avons pas attendu d'être au seuil de la mort pour comprendre que cette porte nous était destinée. Ecoutant notre désir, nous nous sommes donnés à nous même l'autorisation et avons rompu ce barrage bureaucratique. Cela dit, nous n'avons cessé de nous présenter à différentes portes, surtout à celles du droit et de la loi, celles des institutions locales et de l'état, et celles des privés. Nous ne fuyons pas la confrontation, mais nous cherchons plutôt la concertation. Nous pouvons dire, comme Antigone,que notre droit est notre loi, antérieure même à la raison d'état. Le désir est plus fort que la vie. Et même si vivre est un pari, nous parions pour le bien-être.

Nous voulons emprunter les espaces, pas nous les approprier. Nous nous définissons comme des nomades, agissant dans un contexte donné pour un temps donné, au cours duquel nous proposons un projet avec un point de départ,
une direction, un but. Cet ensemble de conduites et d'actions accompli, nous restituons l'espace pour régénérer notre praxis ailleurs. Nous considérons ces lieux comme des lieux matriciels d'expérimentation, où la praxisaction-réflexion artistique s'inscrit dans la réalité, en mettant en relation les particularités et généralités locales avec les particularités et généralités plus universelles. Ce nomadisme implique d'autres normes que celles du sédentarisme ; elles doivent être beaucoup plus légères et souples, du point de vue économique, politique et sécuritaire. Notre besoin et notre but se distancient et se relativisent vis-à-vis des buts et besoins généraux de la société. Nous ne fonctionnons pas comme des entreprises, nous ne cherchons pas de bénéfices ni de rentabilité autres que ceux de l'affect et de la raison humaine accomplis dans le partage, dans la fraternité humaine. Nous voulons un marché où nous irions échanger affect pour affect, pensée pour pensée,art pour art… Nous voulons privilégier des échanges qualitatifs. Nous ne nions pas pour autant l'échange quantitatif, mais nous voulons simplement inverser les priorités quant au sens des valeurs. Nous ne voulons pas être de simples engrenages bien ajustés, interchangeables, bien graissés et divertis. Nous ne croyons pas que l'adaptation à tout prix au modèle dominant social soit un signe de bonne santé.
Nous pensons que la mentalité qui affirme que quand une chose est possible techniquement, il faut la réaliser à tout prix, est une énorme bêtise.
Le cas de la bombe atomique est exemplaire à ce sujet, et celui du clonage encore plus effroyable. L'art qui se projette au-delà du besoin doit donner l'exemple pour endiguer cette tendance à générer des besoins à l'infini, cet océan de produits, d'objets de consommation pour la plupart futiles, au milieu desquels est en train de se noyer le genre humain. Nous voulons donner à la culture sa force critique, sa fonction de forger le caractère humain, de révolutionner les mœurs, les conduites sociales, dans l'espoir que notre société accouche de cette humanité nouvelle, de cet homme nouveau tant désiré.
Luis Pasina
Avec la collaboration de Anne-Dominique Boulle

 

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